Pour ce nouvel article du Journal, Le Petit Billet est allé à la rencontre de l’Atelier Duranton.
À la croisée de la biologie, de l’art et de l’artisanat d’art, Paul Louis Duranton conçoit des œuvres vivantes sur mesure, pensées comme des expériences sensibles et durables.
Comment décririez-vous votre savoir-faire en quelques mots ?
Mon ambition est de recréer un creuset propice à l’expression de la nature, de la vie, de la reproduction, du mouvement, car le vivant porte en lui une beauté essentielle, parfois fugace et discrète, parfois souveraine, jusqu’à être ravageuse.
Cette fascination pour la nature sauvage est indissociable de sa liberté, et peut sembler contradictoire avec la démarche consistant à la reconstituer dans un espace artificiel, nécessairement fini. Cette tension est, pour moi, un moteur et un défi.
Mon savoir-faire réside peut-être dans la capacité à faire dialoguer une esthétique graphique avec un montage écologique durable, et à donner naissance à des objets parfois improbables, dans lesquels la vie peut réellement s’enraciner.
Quelles émotions souhaitez-vous susciter à travers vos œuvres ?
La vision d’un poisson rouge tournant en rond dans son bocal, d’un oiseau enfermé dans une cage trop étroite, ou d’un bonsaï produit à la chaîne, en souffrance dans sa poterie, est devenue banale. Pourtant, pour moi, elle demeure profondément triste.
À l’inverse, voir une plante fleurir après des mois d’attente, assister à la formation d’un couple de scalaires puis à leur frai, ou observer la lente apparition d’un tapis de mousse vert émeraude, lumineux, sont des émotions rares et précieuses. Elles naissent du temps, de l’attention, de la patience.
Bien sûr, chacun porte son propre regard, sa propre sensibilité. Certains seront touchés par les moirures lumineuses dessinées par les ondes à la surface de l’eau, d’autres par la naissance d’une nouvelle feuille de fougère capillaire, par la douceur d’une roche lentement érodée, par l’étrangeté d’un changement d’échelle. Il y a aussi les mille nuances de bleu-vert de l’eau, le graphisme du végétal saisi en contre-jour, la musique presque imperceptible d’un ruissellement.
Ce sont ces instants, souvent discrets, que je cherche à rendre possibles : des expériences du vivant qui ne relèvent pas de la possession, mais de la rencontre.

Vous avez une formation de biologiste marin. Pourquoi avez-vous progressivement évolué vers le geste artistique ?
La biologie marine m’a fasciné car elle aborde les mystères de la Vie et de l’eau, la reproduction, les combinaisons symbiotiques, et lève le voile sur des univers microscopiques extraordinaires.
L’algologie, les biotechnologies, l’aquaculture, l’étude de la morphogenèse en géologie, chimie et les processus physiques de l’eau sont des disciplines passionnantes, mais qui, dans mon cursus, avaient pour finalité l’exploitation et la productivité.
Ma spécialisation en aquariologie contenait déjà une dimension dite décorative, mais elle était traitée avec des stéréotypes et sans ambition.
Qu’est-ce que cette approche scientifique apporte encore aujourd’hui à votre manière de créer ?
La durabilité d’un système vivant autonome repose avant tout sur sa capacité à recycler sa propre matière organique. Tout se joue dans la circulation, la transformation, l’invisible. Favoriser la vie, c’est d’abord comprendre ses cycles.
Mon travail s’appuie ainsi sur le cycle de l’azote. La création de zones fortement oxygénées stimule les bactéries aérobies qui transforment l’ammoniac et les nitrites, tandis que des zones anaérobies permettent la réduction des nitrates en azote gazeux, assurant leur élimination partielle. Sans cet équilibre, l’accumulation de nitrates et de phosphates conduit inévitablement à l’eutrophisation du milieu, avec son cortège d’algues opportunistes et de cyanobactéries qui finissent par étouffer l’écosystème.
Les plantes jouent alors un rôle essentiel. Les plantes aquatiques, et plus encore les plantes terrestres émergentes, absorbent ces excès nutritifs, stabilisent le système et prolongent son autonomie, exactement comme dans les milieux naturels.
L’approche scientifique me permet ainsi de lire les équilibres chimiques de l’eau et les relations écologiques entre la flore et la faune. Elle me donne les outils pour intervenir avec justesse, pour orienter sans contraindre, et mettre mes connaissances au service de ce que je considère comme un sanctuaire vivant.
Sur quels types de projets êtes-vous amené à intervenir aujourd’hui ?
J’interviens principalement dans des espaces intérieurs. J’y cherche volontairement le contraste, voire la contradiction. Le concept classique du mur végétal, tel qu’il s’est largement imposé, ne me convient pas vraiment. Il épouse trop fidèlement les lignes droites et les surfaces planes, au point d’en devenir une simple extension décorative de l’architecture. C’est, à mes yeux, une réminiscence des jardins à la française transposés à l’intérieur, maîtrisés, plaqués, figés.
Je préfère faire émerger d’un mur une roche monolithique, presque magistrale. La travailler par des courbures, des lignes de niveau apaisantes, pensées pour favoriser l’habitabilité du vivant. Plutôt que de recouvrir immédiatement toute une surface, j’accorde de la place au temps, à la colonisation végétale progressive, à l’installation lente des équilibres, à l’apparition du paysage.

Est-ce qu’il s’agit toujours de projets sur mesure ? Et que signifie “sur mesure” dans votre pratique ?
Le changement d’échelle introduit une forme d’étrangeté, une dimension presque surréaliste au sens littéral du terme. La reproduction exacte du réel finit par devenir irréelle. C’est dans ce glissement que se situe mon intérêt.
Le sur mesure consiste d’abord à décliner un concept en fonction des dimensions, des contraintes et de l’identité d’un lieu donné. Chaque espace impose ses propres règles, ses tensions, ses possibles. L’œuvre s’y inscrit, s’y adapte, et parfois s’y transforme.
Cela étant, il arrive aussi qu’une écosculpture déjà existante trouve un nouvel ancrage, notamment dans le cadre d’une seconde vie. Dans ce cas, le travail ne disparaît pas, il se recompose. Le contexte change, le regard aussi, et l’œuvre continue d’évoluer.
Vous structurez votre travail autour de plusieurs univers : Vivant, Minéral, Monumental, Nomade. Pouvez-vous nous expliquer ce qui les caractérise ?
Une écosculpture est toujours une composition de forces. Elle convoque à la fois le paysage et le design, le détail intime et l’échelle spectaculaire, l’organique et le construit. Ces tensions s’articulent autour de quatre univers qui structurent mon travail.
Le Vivant est le cœur de chaque projet. La flore, la faune, les micro-organismes, les cycles biologiques et le temps long. Rien n’y est figé, tout y évolue.
Le Minéral constitue l’ossature. Roche, relief, lignes de niveau et matières forment un socle stable, presque géologique, qui accueille et contraint le vivant sans jamais l’étouffer.
Le Monumental apparaît dans le rapport à l’échelle. Qu’elle soit imposante ou contenue, chaque œuvre cherche à produire une présence, une sensation de paysage condensé, capable de déplacer le regard et le corps.
Le Nomade enfin interroge le statut de l’objet. Certaines pièces sont autonomes, mobiles, suspendues, susceptibles de connaître plusieurs lieux et plusieurs vies. D’autres s’ancrent durablement dans une architecture, jusqu’à en devenir indissociables.
Selon le lieu, le désir et les préoccupations du commanditaire, j’imagine alors un projet avec son propre paramétrage. Le dosage de ces univers, de l’infime à l’omniprésent, définit chaque œuvre et lui confère son identité singulière.

Vos œuvres intègrent le vivant. Comment gérez-vous la cohérence écologique dans vos choix, qu’il s’agisse des matières, des espèces ou de l’énergie utilisée ?
La création d’une écosculpture est avant tout un défi technologique. Elle impose une étanchéité absolue et durable du contenant aquatique, tout en conservant une relative légèreté afin de préserver une totale liberté de formes.
Ces contraintes ne peuvent être réunies que par l’usage du polystyrène comme médium de sculpture, associé à un mortier appliqué en fine couche, composé de terres, de sables, de micas et de résine alimentaire. Le polystyrène utilisé est upcyclé. Le carbone qu’il contient est ainsi séquestré durablement dans la sculpture plutôt que libéré par incinération. Aucune roche n’est prélevée dans la nature. Seuls des moulages in situ sont réalisés afin de collecter des textures minérales ou d’écorces originales.
Le vivant, quant à lui, ne peut être envisagé comme un matériau. Un poisson, une grenouille, une crevette ou un coquillage est un être à part entière, jamais un animal-objet interchangeable au service d’une fascination décorative. Accueillir des animaux vivants implique une responsabilité forte, qui suppose connaissance, observation et recherche, afin que le biotope corresponde précisément à leurs besoins.
Enfin, la question de l’énergie est abordée avec la même rigueur. Le dimensionnement des équipements privilégie le rendement et les plus faibles consommations. La lumière naturelle est recherchée en priorité, les éclairages LED n’intervenant qu’en complément lorsque le contexte l’exige. La sélection de la flore et de la faune privilégie des espèces adaptées à la température du lieu d’implantation afin d’éviter le recours à un chauffage intégré.
Vous revendiquez une approche low-tech lorsque c’est possible. Qu’est-ce que cela signifie concrètement dans votre quotidien d’atelier ?
La compréhension de certains processus chimiques, physiques et biologiques, et tout simplement l’expérience, permettent souvent de choisir des solutions techniques simples si l’écosystème est soutenu par une haute capacité de bio-épuration végétale.
Pourquoi créer des automatismes complexes de remise à niveau de l’eau d’un bassin si le contemplateur-gardien accepte un rituel de remplissage manuel et une surveillance minimale, et que cela participe à une forme de bien-être ?
En revanche, un lieu moins intime, plus public ou nécessitant une autonomie maximale peut imposer une complexification technique, par souci de surveillance des paramètres vitaux tels que la présence ou l’absence d’eau, l’hygrométrie, la température, voire l’usage d’une micro-caméra pour la protection du vivant.
Y a-t-il des choses que vous refusez de faire, certains écosystèmes, certaines espèces ou certaines conditions de lieu ?
Lorsqu’un projet d’aquarium d’eau de mer est envisagé sans l’expérience nécessaire, j’oriente systématiquement les porteurs du projet vers une solution en eau douce, capable d’être tout aussi spectaculaire et sensible. Les écosystèmes marins exigent une maîtrise très spécifique. Ils ne tolèrent ni l’approximation ni l’apprentissage par l’erreur.
J’écarte également certaines espèces, comme les discus, souvent issus d’élevages intensifs et fragilisés à moyen terme. De la même manière, j’évite l’acquisition d’espèces sauvages, qui alimente les captures dans le milieu naturel et leurs impacts directs sur les biotopes.
Ces refus ne sont pas des limites créatives, mais des choix éthiques. Ils permettent de préserver le vivant et de garantir la cohérence et la pérennité des écosystèmes que je conçois.

Quel est le projet dont vous êtes le plus fier aujourd’hui, et pourquoi ?
Ma première commande, en 1997, pour la mairie de Saint-Mandé, lors de l’inauguration du réfectoire de l’école Paul-Bert. Cette écosculpture repose sur un récif bio-épurateur d’une grande puissance, composé de capillaires de Montpellier, Adiantum capillus-veneris. Près de trente ans plus tard, elle n’a jamais été aussi belle. Le vivant y a pris toute sa place, et le temps est devenu un matériau à part entière.
Quelle a été la demande la plus inattendue que vous ayez reçue ?
Une écosculpture conçue comme une véritable expérience de traversée, installée dans la cage d’escalier d’un hôtel particulier haussmannien. Une colonne aquatique de section ovale s’élève depuis le sous-sol sur plus de trois mètres cinquante. En son cœur, une sculpture rocheuse en forme d’îlot émerge avec une extrême délicatesse, venant affleurer le niveau du premier étage.
Dès l’entrée, le visiteur est confronté à un choix. Regarder vers le bas et éprouver le vertige d’un plongeon visuel dans les abysses aquatiques, ou gravir quelques marches pour accéder à un salon où se révèle un aquarium ouvert, laissant apparaître un paysage rocheux d’une grande sérénité. L’œuvre devient alors un passage, une ascension, un récit vertical qui engage le corps autant que le regard.
Et à l’inverse, quel projet rêvez-vous de réaliser un jour ?
Une écosculpture de très grande dimension, pensée comme un manifeste. Une œuvre capable d’imposer la force de son dessin global, des formes pures et profondément organiques, tout en proposant une autre lecture, plus lente et plus intime, fondée sur le détail et le changement d’échelle.
J’imagine ce projet au cœur de l’urbanisme dense, là où le béton domine et où la nature est le plus souvent réduite à un signe. Un contraste assumé, presque politique. Un îlot vivant, un sanctuaire, implanté dans un lieu public réellement habité et traversé, afin que l’expérience du vivant puisse toucher le plus grand nombre. Une œuvre qui ne serait ni décor ni symbole, mais une présence réelle, rappelant que la biodiversité n’est pas un luxe, mais une condition.